Quelques réflexions sur la crise sanitaire

L’organisation générale de la réponse à la crise

L’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires était un établissement public administratif créé par la loi du 5 mars 2007 et placé sous la tutelle du ministère chargé de la Santé. L’EPRUS devait permettre à l’État de répondre aux situations de catastrophe, d’urgence ou de menace sanitaires graves sur le territoire national avec efficience et efficacité.

Notamment, l’EPRUS était chargé de constituer, gérer et maintenir en capacité opérationnelle un vivier de professionnels du secteur de la santé, volontaires pour être mobilisés en renfort lors d’une situation sanitaire exceptionnelle ou d’une crise. L’EPRUS était également chargé, jusqu’à sa dissolution en 2016, de gérer pour le compte de l’État les stocks stratégiques nationaux de produits de santé, notamment les vaccins et les masques chirurgicaux et FFP2.

L’EPRUS était en activité lors l’épidémie de grippe H1N1 de 2009-2010. Mais le pays ayant été pratiquement épargné par l’épidémie, il n’a pas eu à mettre en action un dispositif particulier. Cependant les vaccins étaient achetés et le dispositif de vaccination avait été prévu et organisé. Je travaillais à cette époque auprès du Directeur Régional des Affaires Sanitaires et Sociales, dans un autre domaine de compétence, mais j’ai assisté, de fait, à la préparation de cette mise en oeuvre.

L’Ordonnance n° 2016-462 du 14 avril 2016 portant création de l’Agence nationale de santé publique a dissout l’EPRUS et a transféré l’ensemble de ces compétences à l’ANSP, avec les compétences d’autres structures comme l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé.

On pourrait déjà s’interroger sur la pertinence de dissoudre des structures spécialisées pour regrouper leur activité dans une structure unique. On pourrait critiquer le gouvernement de l’époque de l’avoir fait.

Mais ce serait oublier ce que Henry Mintzberg écrivait, dès 1989, dans « Le management : voyage au centre des organisations » (Éditions d’Organisation, 1989). Une structure décentralisée, déconcentrée, fragmentée, tend à se regrouper, s’unifier, et une structure unique, centralisé, tend à s’éclater, se décomposer en structures plus petites et plus souples. C’est une règle générale, sans doute, et tous ceux qui, comme moi, on fait 40 ans de carrière dans une administration ont constaté que, quelques années après la fin d’une phase « concentration », on prônait la phase « éclatement », et l’inverse quelques années après la fin de la déconcentration. Ceci, bien sûr, avec des arguments tout autant péremptoires, et une force de conviction inchangée…

Donc, en 2016, le gouvernement a supprimé une agence spécialisée dans les crises sanitaires, donnant ses compétences à une agence plus généraliste. Et ces compétences qui étaient le coeur de métier de l’EPRUS sont devenues une activité parmi d’autres de l’ANSP, et pas la plus importante.

Etait-ce inévitable? Non. Etait-ce prévisible? Oui, et d’autant plus que la même mésaventure était arrivée aux Groupements Régionaux de Santé Publique. A peine avaient-ils commencé, difficilement (j’en ai géré un et j’ai connu ces difficultés), à structurer les activités de santé publique et de prévention qu’ils furent absorbés par les Agences Régionales de Santé, et que ni santé publique ni prévention n’ont plus, sauf de rares exceptions, aucune visibilité sur le terrain.

La mise en oeuvre d’une organisation de crise dans le cadre de la covid-19

Ceci dit dans l’organisation actuelle de la gestion des crises sanitaires, où en sommes-nous ajourd’hui?

Les masques FFP2, les plus protecteurs pour celui qui les portent, étaient-ils disponibles, en masse, dès les premiers jours de l’arrivée de ce virus respiratoire sur notre territoire, en nombre suffisant pour protéger, en les changeant plusieurs fois par jour, pendant plusieurs semaines, au moins toute la population qu’il fallait protéger, soignants, pompiers, policiers?
La réponse est « non ». Et pour les masques dits « chirurgicaux », qui offrent une protection d’un niveau inférieur, la réponse est, également, « non ».

La France dispose-t-elle, sur son territoire, de moyens industriels disponibles pour être, en quelques jours ou quelques semaines, reconvertis dans la production de ces masques?
La réponse est « non ».

La France dispose-t-elle d’une organisation, mobilisable sous 48 heures ou 72 heures, pour procéder à des tests, en masse, sur des centaines de milliers de personnes, une fois, bien sûr, les tests disponibles?
La réponse est « non ».

La France dispose-t-elle des moyens industriels pour développer et fabriquer en masse, dans une quantité correspondant aux besoins de la population, ses propres tests, avec toute la chaine allant du prélèvement jusqu’à la communication des résultats?
A ce jour, je n’ai pas la réponse.

La France a-t-elle mis en place un dispositif de détection des agents pathogènes dans les eaux usées, afin d’avoir, sans passer par des campagnes de test sur la population générale, une vision de la progression d’une épidémie?
La réponse est « oui, partiellement, depuis le printemps 2020 seulement », avec un commencement de réseau de surveillance: https://www.reseau-obepine.fr.
Alors que, depuis des années, l’État surveille les eaux usées pour leur impact environnemental, il faut bien dire qu’il a fallu cette pandémie pour que des scientifiques utilisent cette méthode. Mais c’est un point positif, et il faut le mettre en avant.

La France est-elle capable de mobiliser, sous 48 heures ou sous 72 heures, des ressources hospitalières de soins d’urgence et de réanimation? Locaux, équipement, personnel?
La réponse est « non ». Pour des raisons budgétaires, ces ressources hospitalières ont été calculées pour faire face aux situations courantes, sur une année « ordinaire » et des pathologies « ordinaires ». En aucun cas ces ressources hospitalières ne possèdent, en réserve, des équipements et du personnel pour faire face à une situation de crise sans détourner les moyens prévus pour les pathologies courantes, au risque d’aggraver celles-ci.

De même, la « réserve sanitaire » est elle quantitativement suffisante, et rapidement mobilisable, pour faire face à une situation de crise telle que la notre?
La réponse est, sans doute, « non ».

La France dispose-t-elle d’un dispositif de vaccination de masse, matériel, humain, informationnel, prêt à être mobilisé dès que la date d’arrivée des vaccins est connue, et opérationnel le premier jour de la première livraison?
La réponse est « non », et, à titre d’exemple, alors que la disponibilité des premiers vaccins était prévue pour la fin du mois de décembre, le dispositif n’est toujours pas explicité, organisé (et encore moins, bien évidemment, opérationnel) deux semaines après.

La France dispose-t-elle d’un dispositif lui permettant d’informer tous les bénéficiaires potentiels de la possibilité d’effectuer un test dont le coût serait pris en charge par la collectivité? Et d’un dispositif lui permettant d’informer tous les bénéficiaires potentiels de la possibilité de bénéficier d’un vaccin dont le coût serait pris en charge par la collectivité?
La réponse est « oui », l’Assurance maladie sait le faire, et le fait même depuis des années, avec le dépistage des cancers et la vaccination contre la grippe. Mais le gouvernement n’a pas décidé d’utiliser ce dispositif ni pour le dépistage, ni pour la vaccination dans le cadre de la covid-19.

En conclusion

Le fait est que la France, pas plus que bien d’autres pays de son niveau de développement économique et social, n’a pas eu d’autres moyens efficaces que la restriction des contacts inter-personnels pour limiter les effets de la pandémie. Il est permis, même de penser qu’elle a été moins efficaces que d’autres nations.