Un texte d’Edgar Morin

Voici un extrait d’un livre célèbre d’Edgar Morin « La rumeur d’Orléans », paru en 1969. Nous sommes en 2026, 57 ans après, et ce texte est prémonitoire.

Pandora

Ici, bien entendu, la question de l’avenir de l’antisémitisme se trouve posée. Nous avons vu que, du point de vue du thème juif, la rumeur d’Orléans ne pouvait être considérée comme l’embardée d’un mythe venu d’ailleurs et qui se dirigeait ailleurs. Mais il n’y a pas eu non plus machination antisémite. Sans conspiration, sans préparation ni propagande politique, il y a eu propension spontanée, d’une partie de l’organisme social, à contracter le virus, non pas certes encore de la grande vérole, mais celui de la petite.

Certes, tout cela a été éphémère, tout cela a été refoulé dans les bas-fonds, et désormais la polis est alertée. Mais tout cela est loin d’être anéanti, et la suspicion à l’égard des juifs est plus forte après la rumeur qu’avant. La source s’est réveillée en un secteur inattendu, mais au sein de zones d’inculture qui sont actuellement plus en extension qu’en expansion, et qui sont, on l’a vu, très compatibles avec la culture scolaire, voire universitaire. Là c’est la jeune, la belle Pandora qui tient la boîte.

D’autre part, on peut se demander si les répresseurs de tout ce qui pouvait émerger comme antijuif, si vigoureux après la Seconde Guerre mondiale, ne vont pas s’affaiblir. On peut se demander si une bonne partie des anges gardiens du juif-victime, que constituaient les partis et l’intelligentsia de gauche, ne vont pas se muer en archanges soupçonneux, voire menaçants du juif sioniste. L’évolution de plus en plus accentuée de la politique en URSS et dans les démocraties populaires, qui dissocie apparemment le juif-victime du juif sioniste, les réassocie en fait sur le même juif, dont la sympathie présumée, voire l’absence de haine pour Israël, pourront être a priori suspectes de sionisme. Ainsi le juif redevient le juif à double face.

Par une corrélation surdéterminante, les avatars de la guerre israélo-arabe accentuent cette dualité, non pas seulement auprès des communistes, mais auprès de courants révolutionnaires gauchistes, et surtout l’intelligentsia de gauche, principal bouclier du juif. Celui-ci sera sentimentalement amené à voir dans Israël une seconde patrie et, de plus, à s’attribuer par identification les vertus militaires, agraires et productives que la tradition antisémite lui a toujours refusées. Il demeurera donc pour une fraction toujours plus grande de l’intelligentsia de gauche de moins en moins le martyr de l’hitlérisme, et il deviendra de plus en plus le «soutien de l’impérialisme». Ce n’est qu’un règlement actuellement improbable au Moyen-Orient ou un éventuel massacre des Israéliens qui pourrait modifier cette situation, sans faire retrouver pourtant au juif l’immunité que l’holocauste de 5 millions d’âmes lui a value pendant vingt ans.

Mais tout ceci ne conduit pas à prédire un péril virulent d’antisémitisme en France. Cela signifie simplement que la phase de l’oasis privilégiée est passée, et qu’il y aura un travail larvaire plus actif des ferments antisémites à partir des résidus et des germes, sans que cela ne modifie sensiblement l’état actuel. Mais il ne faut pas oublier que, par ailleurs, nous sommes dans une ère historique où des crises internes de société s’annoncent, où guerres de religions et guerres de races se rallument, où ni les nations ni les groupes n’ont progressé d’un iota dans leurs rapports mutuels.

La seule chance des juifs serait d’être oubliés dans d’autres conflits ethniques, ce qui serait une chance catastrophique pour l’humanité. Ce qui nous montre du même coup que le mal que subit le juif n’est qu’un aspect, rendu perpétuellement atroce par sa situation perpétuellement minoritaire, d’un mal plus général dont rien ne laisse présager l’extinction progressive.