« Discours d’Oxford » du Général de Gaulle

Ce discours du général de Gaulle a été prononcé le 25 novembre 1941 lors d’une manifestation organisée dans les locaux de l’Oxford Union par le Cercle français de l’Université d’Oxford, où sa fille Élisabeth allait entreprendre des études d’histoire quelques mois plus tard.

Ce discours contient, bien sûr, des réflexions sur la guerre en cours. Il contient aussi (j’ai mis cette partie du texte en rouge) des réflexions générales sur la « civilisation occidentale » qui sont toujours d’actualité. Il suffit, pour les adapter à notre époque, de comprendre le terme « machine » dans « transformation des conditions de la vie par la machine, » au sens général du terme, incluant les machines de traitement automatique de l’information.


« Barrès parlait des « lieux où souffle l’esprit ». Je ne crois pas qu’il en eût imaginé aucun où l’esprit soufflât davantage qu’en l’Université d’Oxford. Je ne crois pas non plus qu’on puisse exprimer mieux que par cette phrase pleine de prolongements le caractère de votre illustre maison. Mais, si je n’en ressens que mieux l’honneur qui m’est fait aujourd’hui par le club français de l’Université, je m’en trouve aussi encouragé à aborder un sujet assez difficile. Il s’agit de la collaboration des peuples anglais et français pour faire fructifier la victoire, si elle doit être remportée. Comme l’examen d’un tel sujet implique quelque impartialité de l’esprit et du sentiment, je me sens à l’aise pour l’évoquer ici, en raison de l’ambiance créée dans votre maison par l’exercice habituel d’une pensée désintéressée.

Quand on parlait à M. Thiers des relations franco-anglaises, il avait coutume d’écouter en silence le discours de son interlocuteur. Puis il disait, en regardant par-dessus ses lunettes : « Comme cela est intéressant! Mais n’aurait-il pas suffi de dire que l’Angleterre est une île? » M. Thiers entendait que ce simple aphorisme géographique expliquait très complètement tout ce qui s’est passé, tout ce qui se passe et tout ce qui se passera entre la nation française et la nation britannique.

Peut-être M. Thiers avait-il raison, de son temps. Il est très banal, en effet, de développer cette théorie que la position insulaire de la Grande-Bretagne l’a déterminée à considérer la mer comme sa principale garantie, sa voisine unique, la voie nécessaire de ses échanges et, par conséquent, à faire, de la domination sur les océans, son principal souci national et comme sa seconde nature. En même temps, la vocation maritime et, par conséquent, commerciale de l’Angleterre l’amenait à fonder son Empire et, du même coup, à contrôler la mer qui y conduisait. D’autre part et pour les mêmes raisons, Albion ne pouvait accepter qu’il s’établît sur le continent européen une hégémonie quelconque, car l’Etat qui l’eût réalisée fût devenu aussitôt un prétendant à l’empire de la mer. De là, bien évidemment, l’opposition fréquente des politiques de Londres et de Paris au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. De là, leurs fréquents conflits. De là aussi, au début de ce siècle, le renversement des données séculaires de leurs relations, à l’initiative de votre roi Edouard VII. L’Entente Cordiale naissait, presque du jour au lendemain, dès lors que l’Allemagne, menée par la Prusse, arborait l’étendard du pangermanisme, menaçait l’équilibre des forces par sa croissance victorieuse et criait par la bouche de l’empereur Guillaume II : « Notre avenir est sur l’eau! »

Il était dans l’ordre des choses humaines qu’un changement aussi subit dans les rapports des peuples anglais et français, succédant à de si longues méfiances et rivalités, fût compromis par l’effacement momentané de la menace qui l’avait fait naître. Inversement, il était fatal que le relâchement de l’entente favorisât le redressement de cette menace. Je me figure que l’historien futur de notre guerre de trente ans, et peut-être cet historien est-il parmi vous, étudiant le deuxième acte du drame, c’est-à-dire le conflit présent, n’aura pas de peine à montrer que le déchaînement des ambitions allemandes, sous l’inspiration d’Hitler, se trouva fort encouragé par la divergence des politiques de Paris et de Londres. Mais j’imagine également le tableau qu’il pourra faire des conséquences lamentables d’une telle dissociation. Car, si le tacticien constate que la séparation militaire de nos deux forces, au printemps de 1940, vint de ce que la mécanique ennemie força la ligne Maginot entre Mézières et Sedan, le philosophe sait bien qu’au fond c’est entre deux politiques désunies qu’est passée l’agression allemande.

Le vin étant tiré, il faut maintenant le boire.

Sans aucun doute, il est amer. Mais la pire erreur que l’on pourrait commettre et la plus fâcheuse responsabilité que l’on pourrait prendre seraient de se laisser dégoûter par l’amertume, au point de renoncer, précisément, au bon accord faute duquel le breuvage fut gâté. Car, alors, l’avenir pourrait être définitivement compromis, et de grands peuples comme les nôtres ont de grands devoirs envers l’avenir.

Bien entendu, nos ennemis communs font tout pour organiser la séparation. Si l’on voulait exprimer en quoi consiste la politique allemande, pour ce qui concerne les rapports entre les peuples anglais et français, on pourrait dire que, pour Berlin, il s’agit de créer des plaies, puis d’y jeter constamment du sel, pour que ces plaies s’avivent et s’enveniment. A cet égard, les conditions dans lesquelles se trouve, actuellement, la France sont, pour l’ennemi, les plus favorables possible. Etant donné l’oppression qu’il y exerce, le régime de trahison qu’il y a institué, les .moyens de propagande et de chantage qu’il y a monopolisés, il ne lui est que trop aisé de déployer son effort de corruption. C’est pourquoi, tout est mis en œuvre pour rajeunir les vieilles querelles. Jeanne d’Arc, Jean Bart, Marlborough, Maurice de Saxe, Nelson, Wellington, l’Aiglon, le commandant Marchand, sont évoqués sans relâche. Quant aux malheurs de la France, dans la guerre que nous faisons, il est constamment répété que l’Angleterre en est responsable parce qu’elle empêcha la France de tirer le fruit de sa victoire après 1918 en favorisant le redressement de l’Allemagne et en interdisant en même temps tout rapprochement des Germains et des Gaulois, que cette politique ne pouvait manquer d’aboutir à un conflit puisqu’en somme elle rendait sa puissance au Reich tout en excitant sa rancune, que l’Empire britannique n’en a pas moins négligé de se préparer à combattre et s’est trouvé à l’heure des grands dangers hors d’état de nous porter sérieusement secours. Quant au présent, il est bien entendu que l’Angleterre abuse du martyre de la France pour mettre la main, partout où elle peut, sur les morceaux de son Empire. En même temps, le Reich ne manque pas de forcer ses collaborateurs à prendre à leur compte le plus possible d’actes hostiles ou malveillants vis-à-vis de l’Angleterre, de façon à exaspérer celle-ci contre une nation qui est, en réalité, sincèrement demeurée son amie.

Car c’est, à mon sens, un des faits les plus remarquables de notre tragique époque que tant de facteurs artificiels de division n’ont aucunement modifié la confiance et l’inclination du peuple français à l’égard du peuple britannique. Bien plus, il se passe actuellement ce phénomène que les Anglais sont devenu, en France, beaucoup plus populaires qu’ils ne l’ont jamais été. Il existe une opposition complète entre l’attitude apparente de ce que l’on considère encore comme le pays officiel et les sentiments nourris par toutes les classes de la population. Je ne crois pas que l’on puisse citer un seul témoignage qui démente cette affirmation. Mais je pourrais, pour la corroborer, énumérer des preuves innombrables et directes. Permettez-moi d’invoquer trois faits assez caractéristiques : en juillet, à Lens, le bombardement d’une usine par la Royal Air Force a tué des ouvriers français. Un avion anglais a été abattu sur place … Les Français sont enterrés d’abord et toute la population assiste à la cérémonie. Le lendemain, ont lieu les obsèques des aviateurs britanniques. La même foule accompagne jusqu’au cimetière les soldats alliés et, au premier rang de cette foule, marchent les femmes en deuil des ouvriers tués.

Le 2 novembre dernier, Jour des Morts, les familles françaises sont allées, comme de coutume, prier sur les tombes de leurs parents défunts. Sachez qu’il n’y a pas eu, en France, une seule tombe de militaire anglais qui n’ait été visitée et sachez que, de toutes les tombes de tous les cimetières de France, les plus fleuries, ce jour là, furent celles des Britanniques.

Quant au troisième fait, sur lequel je n’aurais garde d’insister, mais qui mérite peut-être considération, c’est qu’il ne se passe pas un seul jour sans que plusieurs jeunes Français, de toutes régions et de toutes classes, ne parviennent en Angleterre pour se battre aux côtés de ses soldats et que, pour y arriver, ils déploient des prodiges de courage et d’ingéniosité, dont, un jour, le récit paraîtra très étonnant quand on aura le temps d’écrire des livres.

S’il est certain que le peuple français, au fond de l’abîme où il a, pour l’instant, roulé, n’a jamais mieux mesuré ce que vaut le peuple britannique, mieux compris que libération est synonyme de victoire anglaise, mieux senti qu’il n’y aurait pas, dans l’avenir, d’indépendance possible sans l’amicale union des deux pays, je ne crois pas que, de son côté, le peuple anglais ait jamais été plus convaincu de l’absolue nécessité d’une telle collaboration. Il entre d’abord, dans cette conviction, le sentiment généreux qu’inspire l’ami à délivrer. Il me semble qu’en pareille matière ce que pensent les Anglais s’exprime par les vers de Shakespeare: I am not of that feather, to shake off My friend when he most needs me …

Mais il est également certain que les événements de la guerre ont démontré à quel point la sécurité de la France est conjuguée avec la vôtre. Dans une époque où l’essentiel de l’action de guerre, c’est-à-dire de destruction, passe à la force aérienne, il serait difficile d’imaginer l’avenir de l’Angleterre, si la France, qui en est séparée par quelques minutes de vol, cessait d’être son alliée. M. Thiers qui, longtemps, n’avait pas cru aux chemins de fer, ne prévoyait évidemment ni l’Allemagne du XXe siècle, ni l’aviation, ni les tanks. Autrement, il n’aurait pas jugé que le fait que l’Angleterre est une île tranchât définitivement la philosophie de nos rapports.

Voilà pourquoi ma conviction est que, malgré certaines apparences fâcheuses et de lamentables incidents créés à grand renfort de trahison et de propagande, cette guerre, si elle est gagnée, doit avoir pour première conséquence l’établissement d’une collaboration franco-anglaise plus franche et solide qu’elle ne le fut jamais. Mais si, pour d’excellentes raisons pratiques et pour les meilleurs motifs de sentiment, une telle union est nécessaire, il me semble qu’elle est, aussi et surtout, commandée par un devoir commun à nos deux vieilles et grandes nations, je veux dire par le salut de notre civilisation.

Car voilà bien l’enjeu de cette guerre et le problème de la paix qui suivra! D’aussi gigantesques efforts, déployés par l’agression pour renverser l’ordre actuel du monde et en fonder un nouveau, ont des causes graves et profondes et la victoire ne serait qu’un mot sur des tombes et sur des médailles s’il n’y était point remédié.

Il est vrai que certains esprits trouvent commode d’attribuer à la seule ambition d’un homme, assez connu, convenons-en, et qui s’appelle Adolf Hitler, la révolution que traverse le monde. Ils se représentent le motif d’une pareille guerre sous la forme d’un odieux tyran qui, après avoir écrit Mein Kampf, entraîne une partie de la terre à l’attaque de l’autre partie pour imposer à toute la planète l’Evangile qu’il a décrété. Une telle conception leur permet, d’ailleurs, d’imaginer la solution de la crise suivant le principe du moindre effort : pour que la paix juste et durable fût, désormais, établie, il suffirait d’écarter le dictateur de Berchtesgaden. Mais, sans contester que la personnalité du Führer allemand ait joué un rôle important dans les origines du conflit, comment se contenter d’un jugement aussi sommaire ?

D’autres, élevant le débat, professent que l’éternel appétit de domination du peuple allemand a été, cette fois encore, la raison de la catastrophe. Dès lors, en appliquant à ce peuple, avec constance et fermeté, un régime de belles et bonnes garanties, quant à ses frontières et quant à ses armements, la question serait tranchée au fond. Il n’est, de fait, que trop évident que, depuis des siècles, l’incendie en Europe est toujours parti du pays dont on a pu dire que la guerre était son industrie et l’on ne saurait, semble-t-il, contester qu’une pareille nation mérite que des précautions efficaces soient prises à son égard. Mais il reste à savoir si, dans la conjugaison du système nazi et du dynamisme allemand, il n’y a eu qu’un hasard, ou si cette rencontre même ne fut pas comme l’aboutissement d’un mal plus général, tranchons le mot, d’une crise de la civilisation.