A propos des polémiques, imbéciles et stériles, sur « Qui a le droit de traduire la jeune poétesse Afro-Américaine Amanda Gorman? »
Amanda Gorman est en voyage, disons, en Estonie. C’est l’été, il fait chaud, elle descend de l’avion, elle ne parle pas un mot d’estonien (qui est une belle langue, non pas slave, mais finno-ougrienne, ce qui explique qu’elle est peu connue des poètes américains), elle sort de l’aéroport et rentre dans un bar, très sympa le bar, d’ailleurs.
Elle dit, en anglais au barman « I’m thirsty, can I have a whisky-soda on the rocks, please?« . Le serveur du bar, un Estonien très sympathique, ne parle pas un mot d’anglais, mais un client anglophone s’approche pour rendre service. Mais en-a-t-il le droit?
Peut-on traduire « I’m thirsty » par « Ma olen janune », si on n’a pas derrière soi l’expérience du travail harassant, sous le soleil ardent, dans les champs de coton?
Peut-on traduire « Je voudrais un whisky soda » par « Mulle meeldiks sooda viski » si on n’a pas, dans sa chair, expérimenté que c’est la boisson des maîtres blancs, dont jamais l’esclave ne connaîtra le goût?
Peut-on traduire « Avec des glaçons » par « Kaljudel« , quand, né dans un pays de glace, on n’a pas la moindre idée de ce que peut être un pays raciste où la seule glace que voit l’esclave est servie, par des « nègres de maison » en costume de domestique, à Reth Butler et Scarlett O’Hara?
Peut-on traduire « Please » par « Palun? » quand on n’a pas des milliers d’ancêtres qui ont sangloté ce mot sous les coups de fouet?
Bien sûr que non, et Amanda Gorman a dû passer derrière le comptoir et se servir elle-même, ce qui fait que le barman a appelé la police estonienne, le client serviable a voulu s’interposer, le barman a cru qu’il était complice avec Amanda Gorman et lui a cassé la bouteille de whisky sur la tête, et tout le monde a fini au poste de police, en attendant qu’arrive, pour déméler l’affaire un Estonien-Africain qui soit traducteur assermenté devant la justice estonienne. Il y en a bien un, mais il est en vacances à Saint-Sébastien, où il en profite pour apprendre le basque, on ne sait jamais!
Vous allez me dire, je vous connais, que je ne me prive pas, moi, de traduire l’anglo-américain d’Amanda Gorman en estonien? Oui, mais j’ai le droit, mon arrière grand-père maternel a connu pendant son service militaire un Pygmée qui élevait des gnous en Afrique équatoriale, qui avait été raflé par des pirates baltes et avait fini éleveur de rennes en Finlande.

Oui, en Finlande, je sais, ce n’est pas l’Estonie, mais bon, ce n’est pas loin!
