La caverne

Ce monde était baigné d’obscurité, mais il l’ignorait, car il n’avait jamais vu d’autre monde. La lumière que ses yeux avaient perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu’il y eût une autre lumière. Son monde était aussi très petit. Il avait pour limites les parois de la tanière. Le louveteau n’en éprouvait nulle oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.

Cependant, il avait rapidement découvert que l’une des parois de son univers, l’entrée de la caverne par où filtrait la lumière, différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères pulsations des nerfs optiques, où s’étaient allumés de petits éclairs de clarté d’une impression délicieuse. En une attraction irrésistible, chaque fibre de son être avait aspiré vers la lumière. Vers elle s’était tourné son corps, comme la substance chimique de la plante vire d’elle-même vers le soleil.

Dès lors, il avait mécaniquement rampé vers l’entrée de la caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois ils ne s’étaient dirigés vers les sombres retraits des autres parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites plantes, rampaient aveuglément vers le jour qui était pour eux une nécessité de l’existence, et tendaient à s’y accrocher comme les vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils eurent un peu grandi et que leur conscience individuelle naquit en eux avec ses désirs et ses impulsions, l’attraction de la lumière ne fit que s’accroître.

Jack London, Croc-blanc (White fang), chapitre 6, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif


Tout le monde connait, ou, tout au moins, tout le monde cite l’allégorie de la caverne (ou mythe de la caverne) exposée par Platon dans le Livre VII de « La République ».

Mais ce passage de Croc-Blanc nous parle d’une autre caverne, obscure, elle aussi, dans laquelle sont enfermés, aussi, depuis leur naissance, ceux qui ne savent pas qu’ils sont dans une caverne.


Différent des autres murs dont il avait fait l’expérience, le mur de lumière semblait reculer devant lui à mesure qu’il en approchait. Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu’il avançait prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il entrait dedans, il se baignait dans ce qu’il avait cru de la matière.
Il en était tout confondu. À mesure qu’il rampait à travers ce qui lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. La crainte l’incitait à revenir en arrière, mais la poussée de vivre l’entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de la caverne. Le mur derrière lequel il s’imaginait captif avait sauté devant lui et reculé à l’infini. En même temps, l’éclat de la lumière se faisait cruel et l’éblouissait, tandis qu’il était comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l’espace. Automatiquement, ses yeux s’ajustèrent à la clarté et mirent au point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s’était aussi modifié. C’était maintenant un mur tout bariolé, se composant des arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée qui dominait la montagne. 


Bien des chapitres plus loin, laissé à lui même, la louve et le vieux loup ne revenant pas, poussé par la faim, le louveteau franchira le mur de lumière.

Et il découvrira le monde. Le monde comme un autre mur.

« La loi de la viande », « Les faiseurs de feu », « La servitude », « Le paria », « La piste des dieux », « Le pacte », « La famine », « L’ennemi de sa race », « Le dieu fou », « Le règne de la haine », « La mort adhérente », « L’indomptable », « Le maître d’amour », « Le long voyage », « La terre du sud », « Le domaine du dieu », « L’appel de l’espèce », « Le sommeil du loup », sont les titres des chapitres suivants. Tout est dit…

Comme « Le petit prince« , comme « Jonathan Livingstone le goéland« , « Croc-Blanc » est un très grand livre. La majeure partie de l’oeuvre de Jack London, aussi, d’ailleurs.